L’histoire de la Reine du Matin et de Soliman, prince des génies1, de Gérard de Nerval

 

Le mois de novembre, les feuilles mortes, le vent humide, tout cela vu depuis notre fenêtre de confiné nous pousse à vous inviter au voyage. Nous espérons que vous profitez de ces temps d’immobilisation et de flottement social pour étudier l’ésotérisme chrétien, ou Dieu sait quelle merveille destinée à ouvrir l’esprit de l’humanité. Notons que ce temps de confinement imposé par l’État – César – durant lequel un sinistre sanhédrin – les lobbies mondialistes – décide de notre avenir, nous place de fait dans la position de martyrs chrétiens, dans le grand mythe à travers lequel nous évoluons. Un mythe est un mystère qu’il faut pénétrer par une révélation de l’intérieur. Alors, plongeons !

Le livre que nous présentons aujourd’hui est un livre dans un livre. En effet, Gérard de Nerval a composé durant ses pérégrinations vers la Syrie Le Voyage en Orient, dans lequel apparaît sans doute la plus belle version du mythe de la construction du temple de Jérusalem : L’histoire de la Reine du Matin et de Soliman, prince des génies1. Et alors ? Pour comprendre l’humanité et même ce que l’on vit actuellement, les images mythiques sont parfois plus explicites que les discours rationnels qui ne s’adressent qu’à la seule raison.
Le XIXe siècle a vu naître l’une des plus grandes révolutions, celle qui a transformé le monde naturel en prison prolétarienne : la révolution industrielle. Les « monstres du progrès » ont surgi du fond des mines et à travers les machines. Finis les beaux costumes de cour des rois de France. La République et l’empire bourgeois se vêtent de noir. Pleure-t-on quelqu’un ? Sans même le savoir, les progressistes manifestent ainsi leur deuil spirituel, l’agonie de leur âme. C’est au cœur de cette tragédie que fleuriront le romantisme et plus particulièrement le dandysme. Théophile Gauthier, ami de Gérard de Nerval, et Charles Baudelaire en seront les illustres ambassadeurs, venus en ce monde pousser le cri de la révolte aristocratique de l’Esprit contre la fonctionnalisation et la mécanisation de la société.
C’est à cette époque que ressort plus que jamais, la figure de Caïn sous le jour de l’artiste révolté et maudit par l’empire écrasant de son matérialiste de frère, Abel. Qu’on se souvienne du « Caïn et Abel » des Fleurs du mal de Charles Baudelaire, ou encore du « Caïn » des Poèmes barbares de Leconte de Lisle.

Dans le Voyage en Orient, par le biais d’un conte narré dans la fumée des narghilés d’un café de Constantinople, Gérard de Nerval relate le conflit légendaire opposant le Maître-maçon Adon-Hiram, descendant de Caïn, et le « sage » Soliman (ou Salomon), roi des Hébreux. Sur la demande de Salomon, Hiram construit le temple de Jérusalem dédié à l’Éternel. C’est le moment où l’œuvre est presque accomplie, puisqu’il ne reste plus qu’à couler la mythique mer d’airain, sorte de vasque gigantesque en alliage de métaux précieux. La reine de Saba, la magnifique Balkis, se rend justement à Jérusalem pour rencontrer ce roi des Hébreux qui fait construire le plus beau des temples en l’honneur de son dieu unique. Or, lorsqu’elle visite le chantier et qu’elle croise le regard du maître d’œuvre, elle tombe immédiatement sous le charme d’Hiram, déclenchant la jalousie meurtrière de Salomon. L’artiste devra faire appel à la force de ses ancêtres pour terminer son œuvre. De Nerval nous plonge ainsi dans le mythe de l’humanité préadamite (antérieure à Adam), et de sa tradition d’artistes bâtisseurs, génies du feu :

« Kaïn était accroupi dans une posture pénible […]autour de son front soucieux s’enroule un serpent d’or, en guise de diadème[…] :
Race industrieuse et opprimée, c’est par moi que tu souffres. Héva fut ma mère ; Eblis, l’ange de lumière, a glissé dans son sein l’étincelle qui m’anime et qui a régénéré ma race ; Adam, pétri de limon et dépositaire d’une âme captive, Adam m’a nourri. Enfant des Eloïm, j’aimai cette ébauche d’Adonaï (le Seigneur), et j’ai mis au service des hommes ignorants et débiles l’esprit des génies qui résident en moi. J’ai nourri mon nourricier sur ses vieux jours, et bercé l’enfance d’Habel… qu’ils appelaient mon frère. Hélas ! hélas !
[…] Travaillant sans cesse, arrachant noire nourriture au sol avare, inventant, pour le bonheur des hommes, ces charrues qui contraignent la terre à produire, faisant renaître pour eux, au sein de l’abondance, cet Éden qu’ils avaient perdu ; j’avais fait de ma vie un sacrifice. […] Aussi, tandis que j’arrosais de mes sueurs la terre où Habel se sentait roi, lui-même, oisif et caressé, il paissait ses troupeaux en sommeillant sous les sycomores. Je me plains : nos parents invoquent l’équité de Dieu : nous lui offrons nos sacrifices, et le mien, des gerbes de blé que j’avais fait éclore, les prémices de l’été ! le mien est rejeté avec mépris… C’est ainsi que ce Dieu jaloux a toujours repoussé le génie inventif et fécond, et donné la puissance avec le droit d’oppression aux esprits vulgaires. […]
C’est à notre race, supérieure à la leur, qu’ils doivent tous les arts, l’industrie et les éléments des sciences. Vains efforts ! en les instruisant, nous les rendions libres… Adonaï ne m’a jamais pardonné, et c’est pourquoi il me fait un crime, sans pardon, d’avoir brisé un vase d’argile, Lui qui, dans les eaux du déluge, a noyé tant de milliers d’hommes ! Lui qui, pour les décimer, leur a suscité tant de tyrans ! »

Et plus loin, voici décrit le tragique destin de la lignée caïnite, des génies maudits :

« Tu dois mourir ; ton nom sera ignoré de tes frères et sans écho dans les âges ; de toi va naître un fils que tu ne verras pas. De lui sortiront des êtres perdus parmi la foule comme les étoiles errantes à travers le firmament. Souche de géants, j’ai humilié ton corps ; tes descendants naîtront faibles ; leur vie sera courte ; l’isolement sera leur partage. L’âme des génies conservera dans leur sein sa précieuse étincelle, et leur grandeur fera leur supplice. Supérieurs aux hommes, ils en seront les bienfaiteurs et se verront l’objet de leurs dédains ; leurs tombes seules seront honorées. Méconnus durant leur séjour sur la Terre, ils posséderont l’âpre sentiment de leur force, et ils l’exerceront pour la gloire d’autrui. Sensibles aux malheurs de l’humanité, ils voudront les prévenir, sans se faire écouter. Soumis à des pouvoirs médiocres et vils, ils échoueront à surmonter ces tyrans méprisables. Supérieurs par leur âme, ils seront le jouet de l’opulence et de la stupidité heureuse. Ils fonderont la renommée des peuples et n’y participeront pas de leur vivant. Géants de l’intelligence, flambeaux du savoir, organes du progrès, lumières des arts, instruments de la liberté, eux seuls resteront esclaves, dédaignés, solitaires. Cœurs tendres, ils seront en butte à l’envie ; âmes énergiques, ils seront paralysés pour le bien…

Ils se méconnaîtront entre eux. »

 

Hiram

Le XIXe siècle dans lequel s’exprime Nerval voit naître l’industrie, avec dans sa cour l’athéisme, le matérialisme, et pour éponger leurs dégâts : la psychologie. Les docteurs de cette nouvelle inquisition se sont donné à cœur joie d’interner, pour « soigner », ces poètes et artistes hérétiques, « fous » nostalgiques d’une beauté surnaturelle, cobayes idéaux de la torture psychique. Il paraît évident que la libération des forces obscures du matérialisme du XIXe siècle, a eu pour effet de comprimer le feu spirituel, qui s’est vu concentré sur un nombre toujours plus restreint d’individus. Enfoncés, noyés comme jamais au milieu des peuples aux mains de l’Église et de l’État, les fils de Caïn passent pour fous, et en viennent à se croire tels. Isolés, offrant leurs trésors de beauté à l’humanité ingrate, les porteurs du Feu finissent par se consumer de l’intérieur, ne trouvant plus de confrérie pour partager et canaliser leur génie. Antonin Artaud, un autre « fou », souligne :

« C’est ainsi qu’une société tarée a inventé la psychiatrie pour se défendre des investigations de certaines lucidités supérieures dont les facultés de divination la gênaient. Gérard de Nerval n’était pas fou, mais il fut accusé de l’être afin de jeter le discrédit sur certaines révélations capitales qu’il s’apprêtait à faire, et outre que d’être accusé, il fut encore frappé à la tête, physiquement frappé à la tête une certaine nuit afin de perdre la mémoire des faits monstrueux qu’il allait révéler et qui, sous l’action de ce coup, passèrent en lui sur le plan supranaturel, parce que toute la société, occultement liguée contre sa conscience, fut à ce moment-là assez forte pour lui faire oublier leur réalité. »
(Antonin Artaud, Van Gogh, le suicidé de la société)

Il semble difficile d’admettre un point de vue aussi extrême, une opinion de « fou à lier », comme on dit. Mais le chrétien instruit dans l’Évangile ne se sait-il pas prisonnier d’un monde qui n’est pas le sien ? « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. » (Jean I. 5) Nous savons que la plupart des courants de la Franc-Maçonnerie se réclament de cette légende d’Hiram. Pourtant, à bien regarder la société que les soi-disant « frères » s’acharnent à bâtir aujourd’hui, comment osent-ils encore se considérer comme les dépositaires de l’Art Royal ? Actuellement, la Franc-Maçonnerie ne s’occupe plus de temples en l’honneur de l’Éternel. Elle s’acharne à construire des cages électromagnétiques pour les troupeaux d’Abel. Parler ainsi n’est ni fantasque, ni futuriste… c’est bel et bien notre présent. Nous avons exposé dans plusieurs vidéos le problème de la Franc-Maçonnerie et du christianisme. Il est évident pour qui se donne la peine d’étudier sérieusement cette question que les loges maçonniques, de Londres jusqu’au Grand-Orient de France, n’ont plus grand-chose à voir avec l’antique idéal religieux que l’Empereur Julien aurait pu formuler et que Gérard de Nerval transmet dans la légende du maître bâtisseur Hiram, ou dans un autre de ses ouvrages, Les Illuminés :

« Je vais maintenant vous parler de la religion qui ne peut être autre[…]

La première leçon qui doit vous être donnée en ce genre, est de vous demander qui vous êtes ; et quand vous voyez que tout a un but, si vous pensez que c’est sans but que vous êtes venus sur la Terre ? Le soleil est fait pour la lune, il darde sur elle ses rayons, stimule par eux ce qu’il y a en elle de lumineux, et ainsi elle nous éclaire : la lune est faite pour le soleil, elle ouvre son sein pour recevoir ses rayons et ses influences qu’elle nous verse : tous les astres sont faits les uns pour les autres, tous reçoivent les uns des autres, et dans une contrariété de mouvements, formant une harmonie universelle, ils entretiennent partout le mouvement et la vie. Quand tout a un but dans la nature, n’est-il pas insensé de penser que le séjour de l’homme sur la Terre est sans but ?

Puisque le mal n’est pas l’ouvrage du Principe, qu’ainsi il n’est inhérent à aucun être, et puisque nous sentons l’ardeur du bien, toute notre tâche sur la Terre doit être notre régénération, et si le mal nous a éloignés du Principe qui ne peut l’admettre en lui, tout notre but doit être, par cette régénération, notre réunion à notre Principe : telle est toute la tâche religieuse que nous avons à remplir sur la Terre. »

L’histoire retient que Gérard de Nerval aurait fini par se suicider, « déliant son âme dans la rue la plus noire qu’il pût trouver » rapporte Baudelaire. Cependant, les véritables causes de son décès sont encore un mystère et la thèse de l’assassinat est toujours sous-entendue. Nous souhaitions rendre hommage à Gérard de Nerval, rejeton de Caïn, pour la beauté et la profondeur spirituelle de son œuvre.

Nous vous invitons également à visionner notre clip Errant et fugitif (disponible sur https://lesbrigandes.com/), chanson composée par Joël LaBruyère et inspirée par le mythe des fils de Caïn.

Bon Voyage !

Maxime Billaud

L’Histoire de la Reine du Matin et de Soliman prince des génies
Gérard de Nerval
Edition : Petite bibliothèque Ombres ; Maison de vie édition ; Orient

Le voyage en Orient
Gérard de Nerval
Edition : Folio classique ; La pléiade

 


1 in Le Voyage en Orient, Les nuits du Ramazan, chap. III, les Conteurs.

 

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